Rendre anonyme le nom des auteurs d'attentats ?

Publié le 29 Juillet 2016

Depuis quelques jours, une polémique enfle. Une pétition a même été mise en ligne sur Change.org (voir ici) afin d'interdire, par les médias, la divulgation du nom des terroristes. Certains reprochent aux journaux et chaînes de télévision de décrire en détail la vie des auteurs de tueries de masse. Donc, d'en faire des sortes de "héros" posthume. Que penser de ce débat ?

 

Ma position est assez claire : je suis contre l'anonymat du nom des terroristes. Mais je ne suis pas fermé au débat pour autant. J'entends les arguments des citoyens favorables à une telle mesure (près de 110 000 signataires de la pétition). Cependant, dans une période marquée par le retour de l'extrême-droite sur le devant de la scène, avec une montée des théories du complot, est-ce bien prudent ? Surtout, il me semble que c'est une pinaillerie supplémentaire qui n'arrêtera pas les personnes déterminées, qui n'ont pas besoin de connaître le nom des terroristes précédents pour perpétrer des tueries de masse. Je commencerais par dire que j'ai été choqué, comme beaucoup, par l'attitude de certains médias (BFMTV et France 2 notamment) qui surenchérissent dans l'indécence en divulguant des images pouvant heurter, à juste titre, les familles des victimes. Il faut un minimum de réserve et de compréhension. Si cela arrivait à un de mes proches, je serais outré par un tel procédé. Pour autant, ces pratiques peu déontologiques sont-elles similaires au sujet de la polémique ? Est-ce que sanctionner les abus des médias doit-être la porte ouverte à la censure, à la non-divulgation d'information, au secret d'Etat ? Je ne crois pas.

 

 

Alors, je repose la question : pourquoi promouvoir l'anonymat des terroristes ? De quel droit devrait-on priver les gens de connaître l'identité de ces tueurs ? Le droit à l'anonymat des données sur Google, par exemple, fut soutenu par les capitalistes, par des gens qui se revendiquent libéraux. Pourquoi ? L'intérêt de ces gens est de contrôler les données afin d'en faire une arme. Ils cherchent, à juste titre dans leur logique, à éviter la divulgation d'informations compromettantes, etc. Dans le cas d'actes terroristes, que les médias révèlent simplement le nom des personnes est quelque chose d'assez positif. Cette révélation à deux atouts : 1) elle permet de mettre un nom sur un acte abominable, de découvrir un parcours de vie, avec ses points positifs et négatifs, car les médias relèvent aussi des témoignages de voisins ou de patrons qui appréciaient le terroriste ; 2) elle permet de couper court aux discours complotistes qui se nourissent des vides de l'actualité, des mystères et des screts d'Etat. Pour faire de l'histoire, je sais l'importance, pour un Etat, de garder des secrets, mais en tant que citoyen, je sais aussi celle des fameux lanceurs d'alerte.

Malgré la barbarie des actes, il y a une part d'humanité dans ces gens. Un film comme La Chute, qui retrace les derniers jours d'Hitler, dresse le portrait d'un personnage sombre, mélancolique... humain finalement. C'est ce qui avait choqué nombre de téléspectateurs à l'époque. Les pires criminels sont aussi des êtres humais et c'est ce qui rend le problème encore plus compliqué. Comment aborder un criminel nazi, par exemple ? Au regard de ses seuls crimes ? Au regard de sa seule personnalité ? Ou bien, faut-il tenter un mixte des deux afin de nuancer le portrait et d'être le plus honnête possible, historiquement parlant ? Bien sûr, montrer que quelqu'un comme Fouché, criminel révolutionnaire, fut un bon père de famille, n'excusera jamais ses crimes de masse. Pourtant ça donne des indices sur une époque, une façon de percevoir autrui, etc. Pour moi, ne pas dévoiler une part de la vie de l'individu, c'est nier son existence. C'est renforcer les fantasmes des citoyens. C'est à mon sens une attitude contre-productive. Dans le cas de l'assassinat du prêtre, ce sont, encore une fois, des jeunes gens au parcours difficile, produit de notre société déréglée. Je ne juge pas ces gens en disant : oh les vilains criminels de droit commun, c'est bien normal s'ils soient tombés dans le terrorisme. C'est stupide. Ils font partis intégrantes de notre société justement... Mais alors, que fait la société, et principalement le gouvernement, pour aider ces gens et leurs familles, quelques fois catholiques pratiquantes, mais aussi musulmanes ou athées, agnostiques, ou autres, pour prévenir et aider ces personnes à sortir d'un engrenage parfois mortel ? Rien, ou l'inverse des choses à faire. Le gouvernement stigmatise, réprime, prive l'ensemble des citoyens de leurs libertés, etc. C'est le gouvernement lui-même qui plonge le pays dans la peur, avec des discours présidentielles alarmistes : "attendez vous à d'autres attentats" ; "nous renforçons l'état d'urgence", etc. Bref, des mesures anxyogènes, privatives de libertés. C'est pour moi bien plus choquant que le discours des médias, qui font leur travail.

Pour ces raisons, évoquées à chaud, sans une réelle réflexion préalable, je trouve que la pétition de Chang.org va trop loin. Permettre de ne pas rendre public l'ensemble de leur vie et des détails intimes, sans importance dans le cadre d'un acte terroriste et pour la compréhension du geste, j'y suis favorable. Cependant, si une telle publicité peut faire de ces gens des martyrs, le mal est déjà fait au moment du passage à l'acte. L'anonymat complet me paraît une aberration et prive les citoyens de la connaissance d'une part de la vérité. Pour faire de la recherche en Histoire, ou même en généalogie, la mentalité et le parcours de vie d'un tueur, mais aussi d'une personne lambda, en apprend beaucoup plus sur la société que la simple connaissance d'un fait. Sans en connaître les tenants et les aboutissants, ni même le nom du (ou des) participants, la compréhension de ce fait devient très frustrante. Pour un évènement récent, qui touche des gens bien vivants, des proches ou des amis (qui n'auront jamais accès aux pièces de l'enquête, si ce n'est tardivement, il ne faut pas se leurrer), c'est honteux.

Connaître le nom du tueur et un minimum de son parcours, est important sur le plan psychologique pour les familles, mais aussi pour l'ensemble des citoyens qui peuvent se sentir touchés par un tel acte. Je trouve normal, qu'au minimum, les médias puissent diffuser les communiqués du procureur sur le ou les auteurs (en interdisant, éventuellement, la divulgation d'informations sur la famille, sur la vie intime ou privée des auteurs d'actes terroristes). Je dirais, pour finir, que c'est une pratique médiatique courante. Dans de nombreuses affaires de moeurs un portrait de l'auteur est divulgué (à commencer par les autorités). Tout savoir d'une femme qui a tué son enfant est plus choquant à mes yeux que la révélation sur la vie d'un type qui s'est suicidé en massacrant des gens avant. Dans les deux cas, ça illustre la misère sociale la plus crasse. A la différence que, dans le second cas, le jeune radicalisé (ou pas) a été instrumentalisé par une institution ou par un réseau à des fins politiques. Ce n'est pas la même chose, ni la même dimension.

Pour conclure, je crois qu'un tel anonymat (qui rendrait difficile l'accès à l'information aux citoyens lambda) n'est pas admissible en cas d'actes terroristes. Il en va aussi de la transparence que les autorités et la justice doivent aux citoyens. Pourquoi, finalement, des gens de gauche, comme de droite, se targuent de vouloir cacher la vérité aux gens ? Cette revendication de l'anonymat c'est la porte ouverte à la censure et à l'autocensure qui sont des pratiques d'Etats autoritaires. Sanctionner les dérives des médias est une chose, et j'en suis favorable, mais instituer une sorte de censure officielle c'est du grand n'importe quoi et la porte ouverte à tous. Décrire le parcours du terroriste le réinsère dans son milieu social, le remet à sa place. C'était quelqu'un comme "tout le monde" avant de passer à l'acte. C'est un lâche, un être humain dans ce qu'il peut comporter de pire. Mais une telle personne ne devient un "barbare" que parce que la société le permet, d'une certaine manière. Bref, le débat est ouvert.

Rédigé par Simon Levacher

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