La préhistoire, une période oubliée ?

Publié le 2 Avril 2017

La préhistoire est revenue dans les programmes scolaires en 2015, pour une entrée en vigueur en 2016. Un thème qui permet aux enfants d'appréhender le temps long et de connaître un peu plus l'histoire de l'humanité. Notre espèce en a côtoyé d'autres, notamment l'homme de Néandertal. Cette période continue d'être l'objet d'idées reçues, que je peux retranscrire sous forme de questions :

  • Les hommes préhistoriques descendent-ils des singes ?
  • Vivaient-ils dans des grottes ?
  • Ont-ils connus les dinosaures ?

Il y en a d'autres. L'art pariétal passionne également le grand public. La préhistoire est vaste et les thématiques liées nombreuses. Il est ici impossible de parler de tout.

Avant d'évoquer l'histoire de la discipline, les publications grand public et la place de la préhistoire dans le monde scientifique français, j'aborderais la vision qu'en donnent les programmes scolaires. 

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Sommaire

1. La préhistoire dans les programmes scolaires

2. La préhistoire, discipline scientifique.

3. La naissance de la préhistoire en France

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1. La préhistoire dans les programmes scolaires

 

La préhistoire s'inscrit dans le thème 1 de la classe de sixième : La longue histoire de l'humanité et des migrations. Il se découpe en trois sous-thèmes : 1) les débuts de l'humanité ; 2) la révolution néolithique ; 3) les premiers états, premières écritures. L'idée d'associer l'humanité aux migrations est intelligent. L'humanité est partie d'Afrique, puis a migré vers l'Orient, l'Europe et finalement recouvert l'ensemble du globe, même les zones les plus improbables et inhospitalières. Dès lors, les programmes mettent l'accent sur trois périodes distinctes et importantes : 1) le paléolithique ; 2) le néolithique ; 3) les âges du cuivre, du bronze et du fer. Ces derniers n'appartiennent plus à la préhistoire, mais à la protohistoire.

Carte des migrations d'Homo erectus

Source : saintjohgec.over-blog.com

 

Que penser de cette évolution proposée par les programmes ? Je trouve que la diversité des espèces humaines dans la longue durée n'est pas assez soulignée. Le fait que le thème s'applique à des sixième est sans doute la raison de la simplification des périodes. En revanche, permettre aux enfants d'apprendre que ce sont les hommes préhistoriques qui ont inventés les premières religions, le culte des morts, peu redorer leur image d'individus archaïques et violents. Ils avaient une culture, un art, des bijoux, des instruments de musiques, etc. Bref, par leurs pratiques, ils sont plus proche de nous qu'il est possible de le penser au premier abord.

Que ce soit en Sciences de la vie et de la terre ou en histoire, il est important, à mon avis, dans une société perméable aux théories du complot et au retour des discours religieux réactionnaires, de mettre fin à la plus tenace des idées reçues : l'homme descend du singe. Une fois pour toute, l'homme ne descend pas du singe, c'est un singe ! Ainsi, nous appartenons à la famille des hominidés, avec l'orang-Outan, le gorille, le chimpanzé et le bonobo. En ajoutant le gibbon, l'ensemble forme la superfamille des hominoïdés.

  Source : Hominides.com

 

Il est temps d'entrer dans l'aspect scientifique. Cet arbre est le fruit de plusieurs générations de chercheurs.

2. La préhistoire, discipline scientifique.

 

La théorie de l'évolution comprends plusieurs hypothèses, et pas uniquement celle de Charles DARWIN (1809-1882), qui s'est imposée progressivement. La première tentative de théorie de l'évolution est l'oeuvre du français Jean-Baptiste de LAMARCK (1744-1829). C'est le transformisme.

 

Le transformisme

Les caractéristiquesLes constatations
1) L'adaptation au milieuLamarck constate des variations au sein d'une même espèce.
2) Des transformations corporellesCes transformations sont en fonction des conditions climatiques, environnementales, etc. Selon un besoin naturel, le corps va se transformer.
3) Transmission des transformations aux descendantsLes transformations corporelles se transmettent aux descendants. Ce sont des modifications sur le long terme, difficilement perceptible à l'échelle humaine.

 

La faiblesse de la théorie de LAMARCK c'est son absence de preuves. Pourtant, c'est un des premiers évolutionnistes de l'histoire, précurseur de DARWIN. Il était alors opposé, en France, à Georges CUVIER (1769-1832), qui s'appuyait sur la Bible, chantre du fixisme. Il s'agit d'une forme de créationnisme. Pour lui, l'évolution n'existe pas. Les fossiles sont simplement le signe de catastrophes. Les espèces actuelles sont donc pour lui celles recréées par Dieu après une catastrophe globale. Sans entrer dans les détails, les créationnistes mettent aujourd'hui en avant une "intelligence supérieure", le "dessein intelligent". En gros, la vie est si complexe qu'il est impossible que ce soit l'oeuvre d'une succession d'évolutions et de hasards, d'adaptations aux conditions extérieures. Cette théorie ne peut pas être démontrée car il est impossible de prouver l'existence de Dieu ou de cette "intelligence supérieure". Cette théorie n'est donc pas scientifique.

Portrait de Charles Darwin réalisé en 1868 par Julia Margaret Cameron.

(source : Wikipedia)

 

Nous arrivons à DARWIN, qui va plus loin que LAMARCK avec sa théorie : l'évolutionnisme à proprement parlé, évoquée en 1859 dans son livre Sur l’origine des espèces. Sa grande idée est la sélection naturelle, qui repose non pas sur la loi du plus fort, mais sur l'adaptation à son milieu. En gros, l'espèce la mieux adaptée à son environnement va survivre. Une différence permettant la survie va se transmettre plus facilement aux générations futures pour permettre le maintien de l'espèce. Une telle adaptation, après un changement climatique par exemple, peu se faire sur quelques générations et ne laissera pas de traces fossiles. Dès lors, il n'y a pas encore de fossiles pour tous les stades de l'évolution humaine, par exemple. Les scientifiques rêvent de tomber un jour sur le "chaînon manquant", même si celui-ci est une vue de l'esprit. Il n'existe probablement pas, tant l'évolution est progressive.

Dans la suite de DARWIN, de la fin du XIXe siècle aux années 1970, s'impose la théorique synthétique de l'évolution, ou néodarwinisme. Elle est défendue, dès les années 1860, par Gregor Johan MENDEL (1822-1884). Sa théorie se base sur l'idée de la transmission des caractères innés. Pour le dire autrement, MENDEL explique que les êtres vivants auraient la capacité de transmettre à leur descendance une caractéristique acquise au cours de leur vie. C'est aussi la naissance de la génétique moderne. Dès lors, un facteur héréditaire serait le fruit du hasard, allié à la sélection naturelle. En fait, une mutation génétique permettant la survie d'une espèce, a plus de chance d'être transmise aux générations suivantes. Une maladie génétique, par exemple, peut se déclencher par hasard, mais aura ensuite une chance de se transmettre aux descendants si l'individu en a. C'est ce que j'ai compris de cette théorie, somme toute difficile à comprendre pour un néophyte tel que moi.

Cette théorie se base sur l'évolution graduelle. En reprenant les découvertes de MENDEL, des chercheurs (dont Theodosius Dobzhansky, Ernst Mayr, Georges Gaylord Simpson) ont peu à peu imposé les grandes caractéristiques de leur théorie :

  1. L'évolution graduelle, pour faire simple, c'est l'idée que des caractères corporels se sont transformés progressivement, donnant naissance à de nouvelles espèces.
  2. Des changements évolutifs par mutation génétique, comme avancés par MENDEL. Des changements qui sont de deux types : de type anagenèse (une nouvelle lignée remplace une ancienne) ou de type cladogenèse (deux nouvelles lignées ce scindent à partir d'une lignée ancestrale). 

 

Une théorie, plutôt complémentaire à mon sens, vient remettre en cause l'évolution graduelle, défendue par les néodarwiniens. Il s'agit de la théorie des équilibres ponctués, défendue par Stephen Jay GOULD (1941-2002) et Niles ELDREDGE (né en 1943). Elle ajoute à l'évolution graduelle l'idée que certaines espèces évoluent ponctuellement plus rapidement avant de connaître des périodes de stagnation évolutive. La rapidité de l'évolution rendrait impossible la découverte de fossiles de ces individus intermédiaires. Cela expliquerait par ailleurs les "trous" constatés dans l'évolution de certaines espèces.

C'est en parallèle de ces découvertes scientifiques que va se construire la préhistoire, dont je ne vais voir ici que les origines françaises. 

3. La naissance de la préhistoire en France

 

Une figure de la préhistoire française au XXe siècle est l'abbé Henri BREUIL (1877-1961), auquel Arnaud HUREL a consacré une biographie, L'abbé Breuil. Un préhistorien dans le siècle, parue en 2011, rééditée dans la collection de poche « Biblis » en 2014. L'abbé a donné à la discipline son caractère institutionnel et universitaire.

L'abbé Henri Breuil en visite sur un chantier de fouilles près de Mons le 19 février 1954

(source : Wikipedia)

 

La préhistoire moderne apparaît en reprenant à son compte les classifications des naturalistes des XVIIIe et XIXe siècles. Les progrès de la géologie et des premières approches évolutionnistes contribuent également à son développement. Au cours de ces débats fondateurs, des structures se mettent en place, au sein desquelles les individualités prennent une place prépondérante.

Le parcours de l'abbé Breuil s'insère dans ce mouvement de renouvellement générationnel. Il s'engage dans un courant initié par ses maîtres en préhistoire, au premier rang desquels figurent Édouard Piette (1827-1906), Émile Cartailhac (1845-1921), Louis Capitan (1854-1929), l'abbé Jean Guibert (1857-1914) et encore Marcellin Boule (1861-1942).

Breuil occupe rapidement une place importante dans les nouvelles institutions de la préhistoire, que ce soit au sein de l'Institut de paléontologie humaine (IPH) ou au Collège de France avec la création de la chaire de Préhistoire en 1929. Il devient aussi membre de l'Institut de France en 1938 comme académicien des inscriptions et belles lettres. Breuil occupe donc une place essentielle dans le processus d'institutionnalisation de la préhistoire en France et offre l'exemple d'un ministère original de prêtre-savant, pleinement investi dans son siècle.

L'abbé est un homme de combat qui a su se construire un réseau scientifique national et international sans équivalent à l'époque. Il influence jusqu'à la façon dont ses contemporains perçoivent la préhistoire. Et la préhistoire de Breuil est incarnée et vivante. Un nucléus, un biface ou une peinture de bison dans une grotte racontent une histoire, rendent vie aux « hommes préhistoriques ». La préhistoire de Breuil est donc faite de simplicité et de nuance.

C'était un mordu du classement. Il gardait tout ce qu'il écrivait (ou presque), que ce soit des notes, des manuscrits ou des idées sur des bouts de papier. Il est amusant de penser qu'un homme d'église est pu révolutionner à ce point une discipline très influencée par la théorie de l'évolution de Charles Darwin.

Trois points sont à retenir concernant l'abbé Breuil :

Il occupe une place essentielle dans le processus d'institutionnalisation de la préhistoire en France.

> Il offre l'exemple d'un ministère original de prêtre-savant, pleinement dans son siècle.

> Sa préhistoire est vivante et incarnée.

 

Avant Henri Breuil, un autre préhistorien mérite une mention. Moins connu du grand public, voir oublié, il s'agit de Paul TOURNAL (1805-1875), le premier à montrer que l'Homme existe sous forme de fossiles. Sur ce précurseur, Jean Guilaine et Chantal Alibert consacrent une étude fouillée, parue aux éditions Odile Jacob en 2016.

Fondateur du Musée de Narbonne, ce savant est surtout connu pour ses fouilles dans les grottes de Bize entre 1827 et 1833. Il publiera ses conclusions dans un article resté célèbre, Considérations générales sur le phénomène des cavernes à ossements.  

[Dans cet article, il] propose une périodisation très claire : le passé de la Terre se trouve divisé en deux périodes, géologique ancienne, qui a précédé l'apparition de l'homme, et géologique moderne, qui vient après.

"La Préhistoire : les origines du concept" par Wiktor Stoczkowski

Pour ceux intéressés par l'histoire de la préhistoire en France, je conseille le livre d'Arnaud HUREL, La France préhistorienne de 1789 à 1941, paru aux éditions du CNRS en 2007. 

 

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #histoire, #préhistoire

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