Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France de Pierre Rosanvallon (1992)

Publié le 10 Janvier 2014

Ce commentaire a été réalisé dans le cadre de mon master 1 (2012-2013). Une présentation définitive a été faite, mais dont je n'ai pas conservé le texte final. Celui-ci en est une synthèse.

Le livre dont je vais parler est Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, de Pierre Rosanvallon, paru en 1992 chez Gallimard.

 

UNE « RENAISSANCE DU POLITIQUE »

 

De manière générale, au regard de sa bibliographie personnelle, Rosanvallon s'inscrit dans une tradition historiographique de l'histoire politique bien établie. En France, celle-ci est déconsidérée par Les Annales dans les années 50 et 60, malgré la résistance de certains historiens, certes d'horizon divers, mais ils sont essentiels pour comprendre cette renaissance du politique. Par exemple, René Rémond va publier en 1954 son fameux livre La droite en France, tirée de sa thèse. Une autre thèse, celle de Maurice Agulhon, est publiée en plusieurs morceaux en 1970 et 1971, dont le plus connu certainement est La République au village. N'oublions pas Christophe Charle, qui a publié, en 1980, un livre intitulé Les hauts fonctionnaires en France au XIXe., puis en 1987, réédité en 2006, Les Élites de la République (1880-1900), que je cite car il s'agit sans doute d'un de ses plus connu, après ses travaux sur les intellectuels. N'oublions pas Michel Winock, dont je citerais seulement 1789. L'année sans pareille, paru en 1989, réédité en 2004 chez Perrin, en poche. Citons également Michel Vovelle, historien moderniste qui a écrit notamment une histoire de la Révolution, mais aussi des ouvrages sur l'année 1789 et sur celle de 1793. Tous ces historiens sont encore aujourd'hui des incontournables figures de l'historiographie française. Des noms et des titres m'échappent certainement, mais le but n'est pas ici de dresser un catalogue ou une bibliographie. Cette esquisse historiographique a pour but de montrer que Rosanvallon s'inscrit dans un domaine qui est remis au goût du jour depuis les années 1980. De manière plus précise, et afin d'introduire le livre de Rosanvallon, revenons sur sa conception.

 

UNE TRILOGIE POLITIQUE : LE CITOYEN, LE PEUPLE, LA DÉMOCRATIE

 

C'est le premier tome d'une trilogie, dont le second volume est paru en 1998 chez Gallimard sous le titre Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, et le troisième opus est édité en 2000 sous le titre La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France. Nous n'aurons pas ici l'occasion de revenir sur le lien entre les trois ouvrages, même si j'y reviendrais dans le commentaire final. Dans Le sacre du citoyen Rosanvallon utilise principalement comme sources les archives, les journaux, brochures et mémoires de l'époque. Il aborde l'histoire du suffrage universel, terme apparu dans la Constitution de l'an VIII, celle du Consulat, même si son utilisation la plus aboutie, concernant le premier XIXe siècle, fut celle de 1848. Pierre Brunet revient sur ce sujet le 14 mars 2012 dans le séminaire de Rosanvallon au Collège de France. Je n'entre donc pas dans les détails. Je parlais de Maurice Agulhon. Pour apporter une référence avant d'entrer le vif de notre sujet, je ne citerais que le tome III de Histoire vagabonde. La politique en France d'hier à aujourd'hui, écrit par Agulhon, publiée chez Gallimard en 96. Il revient, dans la première partie (celle qui m'intéresse) sur les survivances de la Révolution et sur 1848. Nous allons y revenir un peu plus loin.

 

CE QUI FAIT LE SUFFRAGE UNIVERSEL DANS LA SOCIÉTÉ POLITIQUE

 

Dans Le sacre du citoyen, Rosanvallon aborde la question du principe de l'égalité politique, principe considéré ici comme étant à la base de la société individualiste que nous connaissons.

 

« Le moment révolutionnaire » (p. 51-239)

 

Dans une première partie, intitulée « le moment révolutionnaire », Pierre Rosanvallon nous plonge dans l'effervescence révolutionnaire, avec des images : celles du citoyen-propriétaire et du citoyen-soldat. Il aborde la figure du domestique et celle de la place politique de la femme ; les évolutions de la famille, notamment au travers du Code civil. De là, découle un certain rationalisme politique « à la française » avec une sorte de sacralisation de la loi. Cela donne l'impression, à travers la Révolution française, d'une victoire des idéaux des Lumières. Les « sujets » deviennent des « citoyens ». Le peuple est davantage pris en considération, dans la lignée du contrat social tel que prôné par Rousseau (1712-1778). Une tension apparaît entre le libéralisme (le « nombre ») et la démocratie (la « raison »), sorte de résurgence du fameux conflit opposant Voltaire (plutôt du côté du libéralisme) et Rousseau (plus favorable à la démocratie) au XVIIIe siècle. Les libéraux sont davantage les défenseurs acharnés de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, mettant en avant le principe de liberté, qui est pris ici dans sa considération économique (du moins c'est comme cela que je le comprend). Le parallèle n'engage que moi, mais la Constitution de 1958 est assez libérale dans ses principes et met en avant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. On a souvent accusé, à tort ou à raison – je ne juge pas – De Gaulle de faire du bonapartisme. Bon, quant aux démocrates, s'ils défendent aussi la Déclaration des droits de l'homme, ils se rattachent surtout à deux concepts-clés, ceux de souveraineté nationale et de citoyenneté. Bonaparte, d'ailleurs, cherchera un régime de compromis entre ces deux tendances issues de la Révolution française.

 

« Le répertoire des expériences » (p. 239-391)

 

Rosanvallon, dans une deuxième partie, intitulée « le répertoire des expériences », montre que les dirigeants politiques de la France d'alors cherchent à réduire le poids du peuple en canalisant ce que l'auteur appel la « volonté populaire ». Sous la Restauration, surtout sous le règne de Charles X, c'est très net. Le vote d'assemblée est mis en avant, instituant de facto un régime représentatif dans lequel les citoyens jouent un rôle réduit, et ils sont mêmes sélectionnés par le suffrage censitaire. Les personnes âgés de 30 ans au moins et pouvant payer 300 francs de cens sont électeurs et ceux âgés de 40 ans au moins et pouvant justifier d'un cens supérieur à 1 000 francs deviennent éligibles. Même si le terme « suffrage universel » apparaît dans la Constitution de l'an VIII, celle du Consulat, il s'agit en réalité d'un véritable trompe l'œil, l'abstention étant massif et le vote n'étant finalement que très peu représentatif du peuple (le peuple désignant ici davantage la petite bourgeoisie que les ouvriers). L'objectif politique en arrière plan étant d'extraire l'élite de la société. Pour autant, la loi du 5 février 1817, très importante aux yeux de Rosanvallon, car elle constitue une réelle avancée dans la démocratisation de la « classe moyenne » (terme utilisé par moi volontairement, même si sa réalité sociale peut être contestée). Bien sûr, dans le commentaire final du livre de Rosanvallon, je nuancerais sur cette loi, notamment en parlant de ces effets sur le terrain. Rosanvallon termine sa partie en montrant que cette loi électorale, comme la loi municipale de 1831, participe d'une volonté politique d'inclusion sociale (contraire de l'exclusion sociale), c'est-à-dire prendre davantage en compte la petite bourgeoisie méprisée par Charles X dans les années 1827-1830. Ce système, qualifié de bourgeois, sera remis en cause par les républicains, ceux que l'on qualifie de socialistes, comme Paul Vasselin, personnalité haute en couleur de Fécamp, directeur du journal Le Progressif cauchois. Rosanvallon souligne aussi le rôle de la garde nationale dans les différentes révolutions – celle de 1830 et 1848 principalement – mais nous y reviendrons dans le commentaire final.

 

1848 : une simple parenthèse historique ?

 

Quelques mots sur l'esprit de 1848, avant de passer à la troisième partie du livre sur laquelle je ne m'attarderais pas beaucoup car elle a trait plus indirectement à mon mémoire, traitant plutôt des débuts de la IIIe république. Donc, en février 1848 éclate la fameuse révolution, en partie provoqué par la fermeture des ateliers nationaux. Pour Rosanvallon, il s'agit de la célébration de l'unité sociale. Étant donné qu'il s'agit d'une dossier historiographique un peu sensible, je me contenterais de vous renvoyer, pour le moment, avant de détailler dans la présentation finale, aux deux livres de Maurice Agulhon, 1848 ou l'apprentissage de la République (1848-1851), paru en 1973, et les Quarante-huitards, paru en 1976, ainsi qu'au livre de Michèle Riot-Sarcey & Maurizio Gribaudi, 1848, la révolution oubliée, publié chez La Découverte en 2009.

 

« Le temps de la consolidation » (p. 391-585)

 

Comme si la réaction était inéluctable, en mai 1850, le parti de l'Ordre, c'est-à-dire celui d'un certain Louis-Napoléon Bonaparte, dit Napoléon le « petit » par Victor Hugo qui le compare alors à son oncle, réduit largement l'électorat. L'expérience du suffrage universel masculin de 1848, pour les élections présidentielles de décembre, fut d'une certaine manière un échec cuisant pour les plus modérés des républicains. Rosanvallon fait ensuite un saut dans le temps pour arriver en 1873 avec le vote d'une nouvelle loi électorale. Finalement, le suffrage universel s'impose comme un fait social. Pour les républicains, en se plaçant dans l'héritage positiviste, celui d'Auguste Comte, il s'agit d'éduquer les citoyen à la démocratie. La perspective change. Sous la Révolution française, l'objectif était d'éduquer des hommes nouveaux, alors que dans les années 1880, il s'agit plutôt d'éduquer des électeurs rationnels, c'est-à-dire, globalement, qui vote pour les république. Je ne reviendrais pas sur le débat du tout, mais je peux vous renvoyer au livre de Jacques & Mona Ozouf, La république des instituteurs, paru en 1989, ainsi qu'au tome III de L'histoire de l'enseignement et de l'éducation en France (1789-1930), écrit par Françoise Mayeur, publié chez Perrin en 2004. La fin du livre, c'est-à-dire les 68 dernières pages reviennent sur le suffrage masculin et féminin, ainsi que sur la place des indigents et malades mentaux dans la société politique, pour finir par un débat sur citoyenneté & nationalité.

 

UN PARALLÈLE EN GUISE DE CONCLUSION

 

Pour faire une sorte de conclusion à cette rapide présentation du livre, je dirais qu'il s'inscrit dans un grand nombre des dossiers que j'ouvre dans mon mémoire, notamment concernant les figures du citoyen-propriétaire et du citoyen-soldat, ainsi que sur les élections (la loi électorale de février 1817), sur la place de la bourgeoisie – son rôle politique et sociale, mais aussi économique, qui n'est pas abordé dans le livre de Rosanvallon, où très indirectement – sur la question de l'éducation, du républicanisme, de la loi électorale de 1831, sur le rôle politique et sociale de la garde nationale, mais sur une autre question, indirectement, celle des politiques sociales et sanitaires, hygiénistes étant le terme le plus approprié, mais nous pourrions en discuter longuement, et pour le moment la chose n'est pas encore très claire pour moi-même. De façon générale, c'est d'une grande érudition et d'une grande richesse historique. Toutefois, je précise dès maintenant que j'y apporterais des nuances lors de mon commentaire final, notamment en faisant des parallèles historiographiques et en m'appuyant parfois directement sur le terrain (du moins ce que j'en connais déjà). Dans ce commentaire, je me centrerai sur des thèmes précis, ceux ayant un lien direct avec mon sujet de mémoire, et surtout afin de pouvoir entrer dans les détails afin de bien expliquer le travail de l'auteur du livre Le sacre du citoyen.

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #notes de lecture, #histoire, #sociologie

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