Le renouveau des mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation d'Isabelle Sommier (2003)

Publié le 25 Mars 2014

Note liminaire

 

Pour illustrer ce que sont ces mouvements contestaires nous pouvons prendre l'exemple de l'anti-G8 organisé au Havre du 20 au 29 mai 2011. Cette manifestation cherchait à passer un message en investissant de manière pacifique un lieu précis afin de protester contre la tenue à Deauville du G8, c'est-à-dire contre la réunion des représentants des huit pays les plus puissants et les plus riches de la planète. Les organisateurs de cette semaine de “contestation” regroupait l'union syndicale du Havre (CGT, CFDT, FSU et Solidaires), plusieurs partis politique de gauche et d'extrême-gauche (PCF, Les Verts, NPA, PS, etc.) et de nombreuses associations “militantes” (ATTAC, Artisans du Monde, La ligue des droits de l'homme, les Objecteurs de croissance, etc.). Plusieurs mots, sur lesquels nous reviendrons, sont à retenir : contestation, militant, syndicats, associations, protestation, manifestation... La présence des syndicats, des partis politiques et des associations militantes est un point également à garder à l'esprit. Tout cela va s'éclairer par la suite en découvrant le livre d'Isabelle Sommier.

 

Introduction :

Qui est Isabelle Sommier et pourquoi ce livre ?

 

L'auteur

 

Isabelle Sommier, née en 1965, entreprend des études en sciences politiques et obtient en 1993 un doctorat en soutenant une thèse sur La forclusion de la violence politique : ouvriers/intellectuels en France et en Italie depuis 1968. Elle sera par la suite directrice du Centre de recherches politiques de la Sorbonne. Elle est aussi maître de conférences en sciences politiques et professeur en sociologie à l'université de Paris-I. Dans ses cours, elle s'intéresse aux mobilisations sociales, aux relations sociales, au syndicalisme et enfin aux mouvements sociaux dont elle traite dans son livre Le renouveau des mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation. Ce livre, publié en 2001, elle le reprendra en 2003 pour le revoir et l'augmenter assez considérablement, passant d'environ 120 pages à 315 pages.

Alors, pourquoi ce livre ? En effet, Isabelle Sommier a commencé sa carrière en s'intéressant à la question de la violence politique puis au phénomène mafieux[1] pous étudier ensuite le terrorisme et passer aux “nouveaux mouvements sociaux”. Depuis 2003, elle est allée vers l'étude de l'altermondialisme mais aussi de l'antiglobalisation pour terminer avec la violence révolutionnaire. Son travail semble être relativement bien médiatisé depuis deux à trois années puisqu'elle est présente à la radio, dans des émissions de France Culture par exemple. De fait, ses thématiques de recherches sont fortement d'actualité notamment concernant le terrorisme. Elle a donné plusieurs conférences et publié plusieurs articles pour le grand public. Pour l'année 2003, ses interventions et publications tournent autour de la mafia, du syndicalisme et de la mondialisation[2].

Pour faire échos à la “note liminaire”, il est intéressant de constater que cette même année 2003, elle intervient dans le cadre d'un colloque de l'Association française de science politique (AFSP) sur les mobilisations altermondialistes sur le thème “Le contre-sommet G8 d'Evian. Eléments pour une sociographie des militants altermondialistes”. Elle a participé au Forum social européen de 2003 à Paris et republié dans ce cadre Le renouveau des mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation dans lequel elle dresse un panorama des nouveaux mouvements sociaux (NMS).

 

Le livre

 

Isabelle Sommier commence par parler de la recomposition du paysage des minorités actives pour s'intéresser ensuite aux instruments de la contestation et finir, enfin, sur les revendications et se poser la question des alternatives possibles.

Dans l'avant-propos elle replace son sujet dans un certain contexte sociologique et définit certains termes importants. En effet, dans les années 90, explique t-elle, un certains nombres de phénomènes va surprendre la classe politique. L'augmentation du chômage et de la précarité salariale entraîne un mouvement de la jeunesse et une partie des salariés du privé va même soutenir – comme le montre les sondages – les grèves des fonctionnaires. C'est une nouveauté. Depuis la prise de pouvoir de la gauche en 1981, toutes contestations semblaient impossible. Ces contestations tournent autour de la thématique de la souffrance sociale. Un thème que reprendra Jacques Chirac lors de sa campagne pour la présidentielle de 1995 en parlant de “fracture sociale”. L'impression d'une “fracture sociale” est bien réelle dans les représentations à l'époque. C'est renouveau de la politique de la rue, avec une mobilisation antimondialisation, qui se traduit par un activisme ciblant des instituions internationales et des multinationales. Finalement, cette nouvelle forme d'action collection bouleverse totalement toutes une série de représentations forgées au XIXe siècle. Mais “l'après” est t-il une véritable rupture sociale avec “l'avant” ?

Dans les années 90, il semble qu'une réalité laisse la place à une autre réalité comme si il y avait bien un “avant” et un “après”. Or, comme le souligne Isabelle Sommier, cela est le résultat d'un long processus historique avec des changements dans l'ordre matériel et dans l'ordre des valeurs. À partir de 1981, c'est le début de l'alternance politique puis, en 1989, c'est la fin de la guerre froide et le début de la domination américaine et de son modèle économique, le capitalisme. Tout en citant Le nouvel esprit du capitalisme (1999) de Boltanski et Chiapello, Sommier parle d'un renouveau de la critique sociale dû notamment à l'aggravation de la misère et de l'exploitation. Elle parle de désenchantement, d'oppression et avance l'expression de “marchandisation du vivant”. C'est à partir de ces thématiques que vont se développer les nouveaux mouvements sociaux.  

Nouveaux mouvements sociaux

Un mouvement social est une organisation centralisée et hiérarchisée. Dans les années 90, Isabelle Sommier analyse des modes nouveaux de contestation axés  sur le thème de la nouveauté. Un nouveau mouvement social est plus souple, moins hiérarchisé, fondé sur une forme de démocratie directe, beaucoup plus décentralisé et ayant un répertoire d'action étendu.

Les femmes actives et les jeunes sont très présents en leur sein. Ils réclament des changements concernant avant tout la vie quotidienne, mais la protection de l'environnement ou la culture. Sommier parle de “culture de la contestation”.

Leurs groupes sont instables, réticulaires (qualifie un élément qui renvoie à un réseau) et décentralisés. D'ailleurs, leurs actions sont, le plus souvent, non conventionnelles. La structure de ces groupes est multiple. En effet, un nouveau mouvement social peut prendre une forme traditionnelle comme le syndicat ou l'association. Il peut aussi, comme nous venons de le voir, s'organiser en “réseau”, c'est-à-dire en un rassemblement d'individus et de groupes dans un mouvement distendu.

Ces groupes ont en commun de “contester” l'ordre établi, de croire que “un autre monde est possible”. Ils axent leur mouvement sur la discussion, sur le refus ou encore sur la controverse. Ils ne sont pas simplement dans une logique de dénonciation, de protestation, mais ils vont plus loin. Isabelle Sommier, vers la fin de son avant-propos, concède qu'elle ne pourra pas aborder tout ces groupes et tout ces mouvements comme je concède qu'il m'est impossible d'aborder tout le livre en détail dans un compte rendu aussi court.

 

Développement

 

Isabelle Sommier insiste sur la diversité des groupes et des mouvements altermondialistes parmi lesquels, en vrac, nous trouvons le mouvement des Paysans sans-terres au Brésil, la Confédération paysanne ou des organisations comme le Centre de recherche et d'information pour le développement (CRID). 

Les trois éclairages

Trois éclairages ont été retenus pour tenter de rendre intelligibles des mobilisations profondément complexes et mouvantes :

1. L'émergence des nouvelles “minorités actives” dans un contexte marqué à la fois par la profonde transformation du capitalisme – à l'origine d'un “durcissement” du salariat et du développement considérable de la précarité – et l'affirmation d'un modèle d'engagement novateur.

2. Les instruments des mobilisations reflètent et renforcent leur inventivité, notamment la capacité dont elles font preuve à mêler des registres d'action différents et à utiliser des ressources originale comme Internet et la mondialisation.

3. Les revendications portées par ces luttes recèlent des contradictions potentielles, entre demandes immédiates nécessitées par l'urgence des situations prises en charge par les groupes et exigences éthiques à l'horizon indéfini, entre défiance vis-à-vis de l'instance politique et appel à son intervention, etc. Contradictions qui rendent plus ardue, mais aussi plus impérative, l'élaboration d'une alternative au “néolibéralisme” vilipendé par l'ensemble des groupes contestataires.

Isabelle Sommier, pages 32 et 33

De nombreuses choses abordées parlent toujours au lecteur de 2013. En effet, l'émergence des mouvements “sans” est toujours d'actualité. Le mouvement des paysans sans-terres existent encore et fonctionne sur le principe des “nouveaux mouvements sociaux”. Ce mouvement ne possède aucune organisation avec une hiérarchie et une coordination globale. Au contraire, les actions sont souvent des plus spontanées, visant à occuper des terres le plus longtemps possible en se fixant soi-même des règles avec souvent un fonctionnement démocratique. En France, la défense des sans-domicile fixe ou des sans-papiers passe par ce genre de mouvements, organisés par des associations privilégiant l'action directe. Ainsi, cela donne des occupations d'immeubles, des installations de tentes sur la voie publique...

Le terme d'altermondialisation, qui revient souvent, apparaît en 2002 à l'initiative de l'Association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens (Attac). Avec ce terme, l'état d'esprit change puisque l'on passe d'une opposition à la mondialisation à l'idée qu'une autre mondialisation est possible. Finalement, on passe du lieu commun “le monde va mal” à un espoir, “un autre monde est possible”. L'association Artisans du Monde, pour un autre exemple, se fonde sur le commerce équitable qui est une alternative au bas prix et à la précarité des artisans, producteurs et travailleurs dans le monde (Tiers-monde mais aussi dans les pays “riches”).

Pour mener à bien, faire fonctionner ces mouvements, il faut des gens motivés, près à donner de leur temps pour s'investir. Ces personnes ce sont souvent des individus “militants” qui croient en l'existence de certaines valeurs universelles. Sommier parle même de “cosmopolites enracinés”, c'est-à-dire des individus qui ont un rapport particulier au monde, qui voyage souvent beaucoup ou qui parle plusieurs langues étrangères. Seulement, pour ce faire, il faut des ressources. Ces ressources, c'est le capital culturel qui les fournies. En fait, il apparaît que les plus démunis en capital culturel et social sont aussi ceux qui s'engagent le moins dans les actions menées en dehors de leurs préoccupations quotidiennes.

D'ailleurs, Sommier avance que tout les mouvements ne sont pas démocratiques à cent pour cent et connaissent des crises. Comment plusieurs groupes peuvent-ils s'organiser afin de s'entendre sur une action à mener, par exemple ? Cela dépend du contexte et de la nature de la contestation. Pour une manifestation contre un G8, par exemple, l'ambiance étant vestive, sans que ce joue les intérêts des uns et des autres, il est plus facile de trouver un terrain pour s'entendre. Sommier avance alors la notion de “répertoire d'action collective”. Elle expliquait, dans un entretien en 2006, que la notion de «répertoire d’action collective», développée par Charles Tilly, vient de l’observation selon laquelle on n’utilise pas les mêmes modes d’action selon les lieux et la période. Il y a une historicité et une localisation des types d’action auxquels on peut recourir qui sont tributaires de l’évolution des structures sociales et politiques.

Concernant l'emploi de la violence politique, Sommier est relativement claire, elle est absente, du moins concernant les personnes. Les faucheurs d'OGM vont s'attaquer directement aux récoltes, ce qui est une forme de “violence”, mais ils n'iront pas tabasser l'agriculteur pour avoir planté des OGM. Cela n'empêche pas les forces de l'ordre d'être parfois violentes, notamment lorsqu'il s'agit d'un anti-G8. Toutefois, il est évident que les choses évoluent – le militantisme aussi – puisque le monde politique et même le capitalisme prend en compte les changements et les transformations. Le contexte social et politique peu parfois changer les représentations comme ce fut sans doute le cas en 2002 lorsque le Front National se qualifie au second tour d'une élection présidentielle.

Pour finir, disons que ces mouvements doivent faire face à trois obstacles : 1)Le risque d'une individualisation ; 2)Le risque de scission du à une forte instabilité ; 3)Le risque de manquer d'efficacité par un trop faible soutien des institutions.

En effet, le lien entre politique et engagement militant est très fort et ne peut pas être négligé. Une ministre dénonçait en 2011, sur la chaîne Public Sénat, la violence du parti de Besancenot, président du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et qui milite pour une alternative au monde actuel. L'imbrication entre militantisme et engagement politique est parfois floue, difficile à saisir et à comprendre. Il est évident que l'anti-G8 du Havre du 20 au 29 mai 2011 est fortement politique, mais c'est aussi une action militante ayant pour objectif de “sensibiliser” les gens à certaines thématiques, par exemple en manifestant ou en organisant des concerts.  

 

Conclusion

 

 Dans la “conclusion” de l'ouvrage, Sommier se montre très nuancée. En effet, elle montre que les nouveaux mouvements contestataires, s'ils ont un impact réels, cet impact n'en reste pas moins limité. Le mérite de ces mouvements est de donner une existence sociale à un certains nombres de personnes : les sans-terres, les sans-papiers, les sans-domicile, les sans-emploi... Le thème de “l'exclusion” est finalement d'actualité puisque la politique de Sarkozy n'a fait qu'accentuer les inégalités sociales. Certes, l'augmentation du chômage commence au début des années 90, mais la “précarisation” s'accentue en créant de nouvelles fractures sociales qui sont elles aussi bien réelles comme le phénomène de “ghettoisation” dont parle Lapeyronnie.

Y-a-t-il vraiment un lien entre les nouveaux mouvements contestataires et les banlieues ? En fait, il me semble, à titre tout à fait personnel, que l'un n'apparaît pas sans l'autre. La fin de la Guerre Froide permet une “prise de conscience” à l'échelle du monde concernant certains problèmes comme l'environnement, la faim ou encore le logement et la pauvreté. Seulement, à des situations extrêmes, il faut répondre par des mouvements et des actions spectaculaires. Internet, par exemple, a parfois permis de coordonner les manifestations en Tunisie et en Égypte afin de mener à bien leur révolution. Des organisations comme Avaaz, également sur Internet, collecte des fonds, envoie à leur membre des pétitions concernant des problèmes à long, moyen ou court terme.

Un des atouts majeurs de demain pour ces mouvements est de durer. Pour le moment, le mouvement des Paysans sans-terre a bientôt vingt ans d'existence et continue à fonctionner par la résignation et la mobilisation dont font preuve ceux qui organisent ce type d'action. La perturbation des institutions peut donc prendre plusieurs formes. Wikileaks, avec Julian Assange, considère comme un devoir d'informer la population du monde des agissements des “puissants”. Le point le plus important, à mes yeux, c'est de cultiver la solidarité entre les individus. Le mouvement des paysans sans-terres, tout comme Wikileaks, obtient le soutien de l'opinion publique du fait de la nature même de l'engagement.

Isabelle Sommier encourage les pouvoirs publics à prendre en compte ce que ces mouvements demandent afin de faire évoluer les choses vers plus de dialogue et de démocratie dans les pays qui en manque. Il y a toutefois un regret : Sommier prend trop de recul par rapport à un sujet aussi complexe et passionnant que celui des “nouveaux mouvements contestataires” qui sont donc à la fois en pleine constitution et en pleine consolidation.

 


[1]   Isabelle Sommier donne une conférence sur ce thème en juillet 2003 dans le cadre de l'Université de tout les Savoirs : http://www.canal-u.tv/content/view/videos/79042 [consulté le 7 mai 2011].

[2] Elle publie en 2003 un article intitulé “Protester à l'heure de la mondialisation” dans la revue Sciences humaines, pages 20 à 23. 

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #notes de lecture, #sociologie

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